La silhouette courbée sous le poids de sa nouvelle destinée Fulhano déambula dans les rues de Tolede, rompu de pensées pitoyables. Quelle ironie! Il lui fallait mourir pour renaître. Mourir pour devenir quelqu'un- pas un homme exceptionnel dont on aurait envié l'héroisme, la beauté ou les richesses- mais un être quelconque dont la seule qualité était d'être visible aux autres.
Un homme dont le regard ne fut plus fixé dans le vide, dont la main ne fut pas tendu en vain, dont l'allure entraina d'autres rumeurs que celle d'un oubli définitif et absurde qui auréolait toute son existence.
Qu'on lui refusat la grâce de vivre n'engageait pas pour autant Fulhano à mourir. Même par jeu, par dépit, par faux-semblant. Fulhano ne voulait pas être un autre, un double sans souffrance et sans relief qui ne se distinguât plus du mouvement monotone de la foule dans son bonheur ordinaire.
Il voulait seulement être aimé comme il aimait lui même avec cette tendresse naive qui le faisait ressembler à un enfant. Les femmes aux formes plantureuses et aux paroles volubiles étaient son seul fantasme. Il aurait voulu offrir des fleurs et des baisers à toutes celles qu'il frôlait au hasard d'un pas, et dont il sentait le parfum se mêler à sa peau. Ses mains devenaient tout à coup lourdes du poids de leurs hanches, et des orages sombres traversaient son regard.
Le désir qui rend les hommes fous donnait à Fulhano un peu de raison c'est à dire beaucoup de passion. Lui, savait voir la vie en couleur, parler au silence, entendre le vent, interroger l'univers. N'était ce pas aussi le privilège de sa solitude? Ou la rançon de son insuccès? Tout était toujours contradictoire. S'il était insignifiant n'était ce pas parce que les autres projetaient sur lui son insignifiance?
- Arrêtons nous, j'ai soif! prononça t'il à haute voix, après une heure de marche ivre sous le soleil ibérique.
Il entra aussitôt chez "Manuel" un "bar à tapas" si semblable aux autres avec ses jambons pendus, ses futs de bière et de vin rouge alignés, ses tables en bois autour desqu'elles s'amassait une foule bruyante aux appétits d'ogre et au gosier enflammé. Fulhano lui aussi avait faim et il commanda une ration de "tortilla" une ration de "jamon serrano" et une autre de "paella" tout en buvant quelques verres de vin rouge.
Il oublia toutes ses pensées qui l'avaient harassé et sentit sa poitrine gonfler de bien être. Il se mêlait aux conversations obscènes de ses voisins, riait d'une même vulgarité jubilatoire qui déliait les langues jusqu'à en oublier toute l'intimité.
L'heure du travail approchant, les tables se vidèrent et le bruit cessa. Fulhano se leva aussi. Il détestait les bars vides. La ville l'attendait fébrile, chaude et impure dans la blancheur ouatée de la lumière. L'été à Toléde était meurtrier.Fulhano maintenant marchait avec diffculté comme si chacun de ses gestes soulevait avec lui une immobilité contraire. Il fallait rentrer chez lui pour se protèger de cette pesanteur ennemie qui entravait ses pas. L'angoisse se coulait dans ses veines et le rendait immonde.Il poussa un cri de stupeur qui le propulsa hors de lui même. Etait ce celui de sa naissance? La prophétie du docteur de Los Rios n'était il qu'un déguisement pour lui annoncer sa propre mort intérieure? Maintenant oui, il se sentait libéré.
Il regardait le fleuve s'écouler avec majesté dans la torpeur étrange de cet après midi.Il n'avait plus peur.La légèreté de ses pas épousait la fluidité de ses pensées.
Une femme lui sourit. Elle avait une robe de soie rouge et une fleur dans ses cheveux. Il se sentit gêné devant sa beauté. Il lui murmura "guapa, guapa" et elle rit pour lui, et il dansa encore quelques instants dans le parfum de ce rire. Alors il n'en doutât plus, il était vivant.